dimanche 13 décembre 2009

Tsvetaeva, d'amour vampiresse

Marina Tsvetaeva - Photographe non identifié

Ce texte a été recomposé pour la série que le philosophe Jean-Clet Martin a consacrée aux Vampires sur son blog Strass de la philosophie

La poétesse russe Marina Tsvetaeva, après avoir lu Le Vampire, conte populaire issu d'un recueil d'Alexandre Nikolaïevitch Afanassiev, s'était longuement demandée pourquoi la jeune héroïne Maroussia, que les histoires de vampires effrayaient tant, avait bien pu refuser d'admettre qu'elle en avait réellement rencontré un, alors qu'elle savait aussi fort bien qu'en le nommant, elle se sauverait sans doute.

« Pourquoi disait-elle "non" à la place de "oui". Par peur ? » s'était interrogée Tsvetaeva qui n'oubliait toutefois pas que saisi d'épouvante, on pouvait tout « aussi bien se cacher au fond de son lit que se jeter par la fenêtre ». Seulement dans le cas de Maroussia, la poétesse avait compris, en l'occurrence, qu'il s'agissait d'autre chose que de la peur, plutôt d'une peur a priori contre-nature, subtile, inattendue, d'une peur transcendée.
« La peur, si vous voulez, mais plus autre chose. La peur plus quoi ? Quand on me dit : fais telle chose et tu seras libre, si je ne fais pas telle chose, c'est que je n'ai pas tellement envie de ma liberté, c'est que la non-liberté m'est plus chère. Et qu'est-ce que la non-liberté si chère aux hommes ? L'amour. »
Ainsi, Marina conclut que la seule explication à l'intrigante option, si lourde de conséquences, était que « Maroussia aimait le vampire, c'est pourquoi elle ne l'a pas nommé et a perdu coup sur coup sa mère, son frère, sa vie. Passion et crime, passion et sacrifice. »

La peur avait été métamorphosée, le dégoût surmonté, la répulsion dépassée dans la fascination de la force surhumaine et la transgression de l'interdit ouvrait dès lors l'horizon exaltant de l'amour éternel, à la fois coupable de complicité avec le Mal et angélique, puisque Maroussia allait révéler au sanguinaire gaillard la tentation du Bien. Elle se livra d'elle-même corps et âme, enivrée de cette passion dévorante, après lui avoir sciemment sacrifié les plus proches membres de sa famille, source originelle de son sang.

Ce conte retentit profondément, plus que de raison peut-être, en Marina Tsvetaeva. De fait, Le Vampire allait bel et bien s'emparer d'elle, la posséder, l'obséder au point d'inquiéter son esprit d'où jaillira un poème en 1922. Elle n'en sera pas exorcisée pour autant, suprême Le Gaillard, assoiffé de ses substances vitales, s'était durablement installé en son être, instillé patiemment dans le flux de ses veines, pleines d'un sang enfiévré.

« Ma rupture avec la vie devient de plus en plus en plus irrémédiable. J'ai émigré, j'émigre, emportant avec moi toute ma passion, tout l'indépensé, non comme une ombre exsangue, mais emmenant tellement de sang que j'en aurais su traire et abreuver tout le royaume d'Hadès. Oh j'aurais su le faire parler moi le royaume d'Hadès ! », écrivit-elle alors à l'autre grand poète russe Boris Pasternak avec lequel elle entretenait depuis plusieurs années une correspondance abondante, riche d'une prose indéfectiblement poétique et passionnée, témoin d'une amitié amoureuse exaltée.

Elle ne cessa cette année-là ses réflexions sur la « non-liberté entre les êtres », avant de revenir, quelques années plus tard, concrètement sur le texte et de s'employer à la traduction de son poème russe en français qui deviendra, après plus de huit mois de travail, Le Gars.

Et ne parvenant toujours pas, sans doute, à se défaire de l'insatiable Gaillard, elle tira de son texte en français, un autre conte cette fois d'une plus grande fidélité à la fable d'origine écrite par Afanassia.

Tsvetaeva conta alors :
 « L'histoire d'une jeune humaine qui aima mieux perdre ses proches, soi-même et son âme, que son amour. Ceci est l'histoire d'un damné qui fit tout pour sauver de soi celle qu'il devait infailliblement perdre. D'une humaine devenue inhumaine. D'un damné devenu humain. Et finalement de deux devenus un. D'une qui, à travers la mort, l'oubli, la maternité - aima. D'un qui à travers la mort, l'oubli, la maternité de l'aimée - aima. Contre lui-même et son damné amour - aima. »
Et tout comme son personnage de fiction, Marina Tsvetaeva avait « peur, à voix haute, peur d'attirer le mauvais sort, j'ai peur d'attirer - quoi ? », avouait-elle le 22 mai 1926, à Pasternak après lui avoir soufflé : « Tu ne connais pas ma vie, précisément cette fréquence du mot vie : Et jamais tu ne l'apprendras dans mes lettres » et cela, aussi puissant qu'était le lien transmental qui les unissait, même si l'encre vitale coulait entre eux, les abreuvant tel le sang, et quand bien même elle vivait chaque seconde avec l'âme du poète, sa vie, sa chair, demeurerait mystère.

Boris_Pasternak - Bis
Boris Pasternak - Photographe non identifié

« [...] de toutes parts, l'amour, l'amour, l'amour. Et cela ne me fait aucun plaisir [...] Tu as brusquement découvert l'Amérique : moi. Non, fais-moi découvrir l'Amérique », lui intime-t-elle.

Dans cette longue missive au poète, la jeune femme, — infiniment torturée, aux prises avec son exigeant vampire que, d'évidence, figurait Boris —, se livrait résolument et « peu [lui] importe où [elle s']envole ».
« Peut-être est-ce là que réside ma profonde amoralité (non-divinité). Car je suis moi-même Maroussia : honnêtement, comme il convient (étroitement comme il ne se peut pas), tenant parole, me défendant; me protégeant du bonheur, à demi morte (pour les autres, plus qu'à demi, mais je le sais bien, moi), ne sachant pas au juste moi-même pourquoi il en est ainsi. »
Son incantation mystique et enflammée de possédée se poursuivait à l'adresse de son Boris bien-aimé, dans la douleur, incertaine de vouloir lutter contre l'appel ténébreux malgré le chant des anges qui la portait encore, écho de son propre conte, « obéissante alors que je me fais violence et même allant vers cet Hymne des Chérubins, vers une voix, par la volonté d'autrui non par la mienne. »

Elle avait saisi dans l'histoire du Gaillard et de Maroussia un écho intuitif d'Orphée et Eurydice qui la bouleversait. « Orphée est venu la chercher pour vivre, l'autre est venu chercher la mienne pour ne pas vivre ».

Eurydice, là, dans l'interminable couloir des Enfers, portait, comme Maroussia, « tout ce qui, en elle, aimait encore, dernier souvenir, ombre d'un corps, échancrure du coeur, que le poison de l'immortalité n'a pas encore touché [...] Par le venin de l'immortalité s'achève la passion des femmes. Tout ce qui en elle répondait à son nom de femme le suivait, elle ne pouvait pas ne pas l'imiter, bien qu'elle ne le voulût peut-être plus.»

La poétesse savait son destin de damnée. Elle l'entendait scellé par le pacte de l'amour immortel. 
« Le sang m'est tout de même plus proche que le fluide du sang "abstenu"... Ah ! si le mien avait de quoi s'abstenir ! Tu sais ce que je veux lorsque je veux. L'obscurcissement. L'éclaircissement. La transfiguration. Le cap extrême de l'âme d'autrui - de la mienne. Des mots que l'on n'entendra, que l'on ne dira jamais. De l'inexistant. Phénoménal. Un miracle.»
Elle pria Pasternak de lire Le Vampire original et lui dédia son Gaillard, en prose, « écrit pour la voix », qui tout entier parle d'elle, qui s'entend tel un « moment solennel de messe orthodoxe : prière dite des Chérubins. Fracas de tonnerre, vitres en éclats, nuées, tourbillon, prêtre, et fidèles à terre... nommée par son nom la dormeuse se réveille, l'égarée se retrouve, lève enfin les yeux et tend enfin les bras. Puis c'est le bienheureux envol à deux dans la perdition éternelle. »

Tsvetaeva disait voir les Enfers : « je dois être encore à un très bas degré de l'immortalité. »
« Que feront-ils dans le feu-bleu ? Voler éternellement vers lui ? Aucun satanisme. L'hymne des Chérubins ? [...] Boris, j'ignore ce qu'est le sacrilège. Un péché contre la grandeur, quelle qu'elle soit, car il n'y en a pas beaucoup, il n'y en a qu'une. Toutes les autres ne sont que des degrés d'intensité. L'amour ! Ou peut-être les degrés du feu ? Feu - pourpre (celui d'avec les roses, celui du lit), feu -azur, feu -albe. (Le (dieu) blanc peut-il être blanc par la force, la pureté de l'ignition ? la pureté. Que je vois constamment comme une ligne noire (simplement une ligne). Ce qui brûle sans chaleur est un dieu. Mais ceux-ci, les miens, laissent dans l'espace d'immenses haillons de cendre. Et c'est cela, Le Gaillard.Ce n'est pas pour rien que je t'ai dédié ce poème [...] »
Marina Tsvetaeva règne là, en sublime gaillarde, vampiresse du verbe aimer, poétesse immortelle.


Le Gars, Marina Tsvetaeva (Ed. Des femmes - Antoinette Fouque)
Correspondance à trois - Rainer Maria Rilke, Boris Pasternak, Marina Tsvétaïva (Ed. Gallimard, L'imaginaire)